Tour de France des librairies indépendantes, JOUR 9

Jour 9 : De Rennes à Rouen
Etape : 320 km
Distance totale parcourue : 2 622 km

Demain c’est fini. Alors, forcément, on est un peu tristes. On ne le dit pas, bien sûr, parce qu’on est bêtement fiers, comme des cons de mecs, mais pour de vrai, on est tristes. Certes, il y a la joie de retrouver les nôtres demain (nos deux plus fidèles lectrices s’appellent Sirine et Zoé, elles ont 6 et 11 ans, et nous brûlons l’un et l’autre de les serrer dans nos bras engourdis), mais il y a aussi la perte de ces moments de partage hors du temps. L’intimité fraternelle qu’offre la route, et le partage d’un chemin initiatique n’ont pas d’égal dans nos quotidiens de citadins, et l’on aurait envie de retenir encore un peu ce havre de paix, de rester hors du monde, où l’on n’est responsable de rien d’autre que de sa moto et du pétrole qu’il faut lui foutre dans les tripes. Pas de téléphone, pas de courrier, pas de maison à tenir, rien d’autre que la route, quelques bières et l’amitié. La sincérité des confidences et la joie simple de rouler côte à côte, de voir défiler ce putain de beau pays si riche de diversité, si plein de bonnes gens et de vives couleurs… La beauté de la France est un gros doigt levé à l’attention des 18% d’ignares qui n’ont pas compris que la seule richesse des hommes, c’est leur différence. Si tu me ressembles, tu m’indiffères. Dix jours tous les trois ans, c’est trop peu. C’est trop rare. Et ce qui est rare est cher. Demain, ou après-demain peut-être, nous repartirons.

Le hasard, toutefois, a voulu que cette (presque) dernière journée soit l’une des plus belles de notre voyage, sous tous points de vue. D’abord, le soleil était au rendez-vous, générateur de sourires et de plaisir au guidon. Ensuite, les lecteurs, eux aussi, ont répondu présents. Les bretons peuvent aller se rhabiller : la Normandie était là en force, ce soir. À Rouen, victoire sur Rennes par KO technique au début du premier round. Et puis on a vu des belles choses en chemin, des belles choses qui nous ont fait oublier que demain, donc, c’est fini. Alors laissez-moi vous raconter tout ça, et vous, les parisiens, promettez-moi que vous viendrez nombreux au Comptoir des mots pour nous aider à rentrer, pas trop seuls, dans le vrai monde…

À 11h, le corps encore allourdi par – il faut le reconnaître – une soirée bien arrosée dans la rue de la Soif de Rennes, nous nous mettons en route vers le nord. À mi-chemin, nous passons devant le panneau indiquant la sortie pour le Mont St-Michel. Un simple échange de regards suffit à nous convaincre : nous dévions un peu de notre route officielle, sortons du sentier battu et partons manger sur la presqu’île de ce saint qui terrassa le dragon. Nous faufilant entre les hordes de chinois photographiles, nous admirons l’abbaye de Mont-Tombe et sa baie en travaux, puis déjeunons près de la muraille – muraille qui doit bien les faire rigoler, les chinois. En repartant nous savourons le plaisir simple d’enrouler les virages de la campagne normande au guidon de ces monstres d’acier, prenant un peu plus d’angle à chaque nouveau méandre. Alors qu’Anouk crie dans les haut-parleurs de ma Harley qu’elle ne sera jamais la femme de personne, faisant un écho rocailleux au ne gravons pas nos noms au bas d’un parchemin de l’oncle Geroges, nous longeons la côte sous un soleil bienveillant.

À 18h, nous découvrons le centre de Rouen et sommes accueillis à L’Armitière par Jeanne (le parfait sosie de Lola Gallagher !!!) et Yann, tous deux responsables de la communication dans cette belle et grande librairie pleine de vie. Nous commençons un long débat devant un public dont le nombre montre que la librairie a ses fidèles et que nos hôtes ont fort bien préparé notre venue. La discussion est enrichissante, nous parlons de la librairie, du livre numérique, de la TVA, de l’adaptation nécessaire des libraires pour se préparer au monde de demain, et les lecteurs ne se contentent pas de poser des questions, ils apportent des témoignages, qui sur sa librairie qui a fermé, qui sur son amour pour son petit libraire de quartier… Dans ce genre d’endroits, on se dit que la librairie a encore un bel avenir, car aucun autre lieu ne pourrait accueillir ce genre de rencontres authentiques. S’ensuit une longue séance de dédicace qui déborde largement des heures de fermeture de l’Armitière, et après une dernière interview avec Franc Bleue, Jeanne et Yann nous accompagnent pour boire un verre à l’Espiguette, un bien sympathique restaurant de la place Saint-Amand dont le patron est aussi simple et réjouissant que les plats qu’il nous servira ensuite.

Il est déjà bien tard et nous rentrons dans notre petite chambre d’hôtel, dont l’exiguïté ne peut déranger deux amis qui n’auraient certainement pas envie de passer cette dernière soirée seuls dans leur coin, et nous pensons à vous, qui lisez ces dernières lignes, en espérant que ce road-trip bibliophile vous aura, au moins, donné l’envie d’aller voir votre petit libraire, en bas de chez vous, et de lui dire : « on est là, mon pote, et on continuera de venir acheter nos bouquins chez toi, parce qu’une librairie qui ferme, c’est un petit bout du monde qui meurt, c’est un rempart contre la bêtise qui tombe, c’est la froideur triste de l’anonymat qui gagne ». L’histoire nous appartient, et il ne tient qu’à nous de ne pas laisser disparaître ces lieux sacrés comme nous avons laissé disparaître les disquaires. La résistance n’est jamais futile, et on a vu souvent rejaillir le feu d’un ancien volcan qu’on croyait trop vieux.

Alors à demain, à Paris 20ème, au comptoir des mots.
Et n’oubliez jamais, jamais, jamais : la vie est un cabaret !

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2 Responses to Tour de France des librairies indépendantes, JOUR 9

  1. Carine Saplairoles says:

    Un très grand merci pour tous ces beaux moments partagés au travers de ce blog, j’ai souvent ri en vous lisant, j’ai souri et j’ai été émue. Monsieur Loevenbruck, chapeau bas! La fidèle lectrice que je suis de vos différents livres, fan de l’oncle Georges aussi, est encore plus accro à vos écrits. Merde alors, c’est déjà fini? on avait pris goût à ce rendez-vous journalier qui ensoleillait la journée. Ca va me manquer! Heureusement que Serum 3 arrive bientôt. Quant aux librairies, c’est mon lieu de promenade favori et ce n’est pas prêt de changer alors j’espère qu’elles vont durer longtemps.
    Encore merci aux bikers pour ce partage de folie(s)

  2. Thierry Verrier says:

    Merci cousin de cette chronique aérée et de ton engagement pour les librairies indépendantes auquel j’adhère totalement. Je suis content d’avoir fait partie des normands d’hier soir et d’avoir fait ta connaissance. Je te lirai avec d’autant plus de plaisir. Thierry, fils du fromager.

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